RENCONTRE AVEC CELUI QUI VOULUT ME TUER


Lorsque l'on dit « il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas » c'est exact.

Un jour je partis comme tous les autres jours chercher de l'herbe pour mes ânes. Je n'étais pas le seul; d'autres faisaient comme moi. Une fois ma récolte faite, je me préparais à revenir sur mes pas. Soudain un turc m'arrêta; immédiatement je l'ai reconnu c'était l'ami de mon assassin, Atam. Ils étaient tous les deux à Sevas.

J'ai eu peur, très peur. Jamais je n'avais pensé le rencontrer. Je ne pouvais pas bouger; j'étais comme hypnotisé. Je ne savais quoi faire ni que dire.

« Pourquoi as-tu peur? », me dit-il.

Je n'ai rien pu répondre.

« Je ne te ferai aucun mal. Veux-tu voir Atam? »

Je ne sais comment j 'ai pu faire, toujours est-il que je me suis enfui de toute la vitesse de mes jambes, mon sac d'herbe sous le bras, pour me mettre sous la protection d'Omar-Agha.


Quand Omar me vit bouleversé à ce point, il voulut en connaître la raison. Je lui ai raconté ma rencontre. Immédiatement il est parti à la recherche du compère d'Atam. Il réussit à les retrouver, leur parla longuement et mit Atam en garde. Il ne voulait pas qu'il m'arrive quelque chose sous aucun prétexte. Atam promit qu'il ne me ferait aucun mal; mais il voulait me voir.

Les jours passaient et j'avais une peur effroyable de le rencontrer. Je pensais sans cesse « s'il me voit, il voudra encore me tuer »... Quelques jours après ma rencontre avec son ami, je me suis trouvé face à face avec lui. Je ne pouvais pas me sauver. La peur me clouait sur place, je n'avais plus de jambes, je pleurais, je tremblais, je ne savais plus rien.

Alors après m'avoir observé, Atam a pris ma main dans la sienne, s'est agenouillé et en me regardant dans les yeux, bien franchement il me dit :

— Pourquoi pleures-tu? Je ne te ferai pas de mal. Qui a soigné tes blessures ?

— Ce sont les gens d'Ekrék.

Il regarda la cicatrice qu'avait laissé son poignard sur ma tête, sur mon épaule les traces des deux balles de révolver; il hochait la tête et puis il se redressa.

« Ta jambe? », me demanda-t-il.

Je lui ai dit qu'après ma jambe gauche quelqu'un m'avait déhanché la droite, que je marchais difficilement et que je me fatiguais très rapidement. Il ne parla plus. Ses yeux étaient fixés sur moi. J'avais toujours ma main dans la sienne. J'épiais tous ses mouvements avec crainte (il possédait toujours son poignard à la ceinture). J'avais très peur.

Il avait avec lui un petit sac. De ce sac il tira un morceau de pain, remplit mes poches de raisins secs et ajouta :

« Je ne te ferai plus jamais aucun mal, je te le promets. Quand tu auras besoin de quelque chose, viens me trouver. Je suis toujours la même caravane et je suis fixé au même endroit. »

Je ne sais pas s'il était sincère et regrettait son crime envers moi. Je voulais partir.

Finalement nous nous sommes séparés. Je ne l'ai plus jamais revu.

C'est ainsi que je vis pour la dernière fois celui qui avait voulu me tuer.

*
*   *

J'ai rencontré Omar à mon retour et lui fis le récit de cette conversation. Il me conseilla de m'éloigner le plus possible d'Atam.

*
*   *

Aïcha-Hanem avait un petit veau qui comme un chien la suivait partout. Son fils Omar n'aimait pas cela; mais par respect il ne disait rien à sa mère.

Un jour elle voulut que je l'emmène avec moi parmi les ânes sur la colline. A cet endroit il y avait des vaches; il s'est mêlé avec elles. Le soir tous les animaux sont rentrés, sauf mon veau. J'étais resté auprès de lui. Petit à petit la nuit tombait et je n'arrivais pas à faire venir le veau vers moi. Il était au bord d'un ravin et n'avait pas de place pour faire demi-tour. Je ne savais que faire... Au bout d'un certain temps il fit un faux pas et se retrouva au fond du ravin. Il était mort. Je suis retourné au campement, avec beaucoup de crainte et j'ai vu Aïcha Hanem. Elle s'est mise en colère et ne voulait rien savoir. J'étais à ses yeux le responsable de la mort du petit veau. Ce jour-là elle m'a presque chassé et je n'ai jamais plus été heureux à ses côtés. Auparavant je ne mangeais pas souvent avec elle; maintenant je ne mangeais plus du tout avec elle.

*
*   *

Nous avons quitté Sevas beaucoup plus tard que prévu. Après plusieurs jours de voyage, nous sommes arrivés à Kaïséri (Césaré). C'était aussi une grande ville beaucoup plus animée que Sevas.

Parmi la population turque en exode, il y avait toutes sortes de gens. Certains étaient de véritables bandits. A chaque arrêt, on trouvait le moyen de voler ou de piller son voisin. C'est vraiment un peuple qui laisse à désirer!

Pas un turc ne sait raisonner; à la moindre dissension seul le poignard faisait loi. En traversant la ville de Kaïseri j'ai remarqué que parmi les turcs se trouvaient des arméniens, mêmes des hommes. Dans cette ville les arméniens ne parlaient pas leur langue maternelle. Le gouvernement turc le leur avait formellement défendu sous peine de se faire couper la langue.
Nous nous sommes reposés deux jours à Kaïseri; puis nous sommes partis vers Evereg.

Entre Kaïseri et Evereg il y a la montagne Erdjias. C'est une très haute montagne sur laquelle on trouve de la neige été comme hiver. Pendant l'été cette neige est la seule et unique source de rafraîchissement dans cette région.

Après deux mois de route, nous sommes enfin arrivés à Evereg où nous devions nous installer, jusqu'à nouvel ordre. Dans le meilleur cas nous devions retourner chez nous.

Evereg était une petite ville et ses habitants n'étaient pas des plus enthousiastes pour accueillir des réfugiés. Il faut dire que déjà les habitants vivaient misérablement. Maintenant nous étions trop nombreux pour une aussi petite ville.

Les autorités locales nous ont logés dans les maisons arméniennes vacantes. Leurs précédents propriétaires avaient subi le sort des autres arméniens — c'est-à-dire massacrés.
Omar eut une maison avec trois grandes chambres, un débarras et une cour. Omar, sa femme et leurs deux fils se sont installés dans les deux chambres. Moi et mes ânes avions la troisième chambre qui servait d'écurie. Après notre installation nous devions chercher du travail. Le Gouvernement ne pouvait pas prendre tous ces réfugiés à sa charge. En quelque sorte « chacun pour soi, Dieu pour tous ».

A la maison nous n'avions plus rien à manger. Omar cherchait bien du travail mais sans résultat. La misère s'installait. Quant à moi, personne ne me donnant à manger. Je devais me débrouiller tout seul. Mais que pouvais-je faire?


Je commençai par me promener dans les rues. J'avais très faim. D'autres étaient comme moi — la plupart des kurdes — ils ramassaient sur le sol les épluchures de fruits ou de légumes ou autres et les mangeaient. Je pensais faire comme eux. J'ai trouvé dans un coin des épluchures de pastèques; je les ai mangées. Ce n'était pas très mauvais.

A la fin de la journée je suis retourné vers l'écurie auprès de mes ânes. J'étais très fatigué. J'ai recommencé cette manoeuvre plusieurs jours de suite. J'avais aussi remarqué que certains enfants frappaient aux portes des maisons et demandaient quelque chose à manger. Je me suis rappelé ce que Papa disait en des circonstances pareilles : « Si un mendiant frappe à ta porte, ne lui donne pas du pain dur, mais du pain chaud ». Maman le faisait volontiers.

Un jour j'ai eu trop faim, je me suis approché d'une porte et après beaucoup d'hésitation j'ai frappé.

Une dame m'a ouvert la porte.

« Que veux-tu? » me demanda-t-elle.

J'ai eu honte, je n'ai rien pu dire.

« Tu veux du pain? »

Etre devenu un mendiant c'était trop. Je suis parti sans avoir pu dire un mot.

Ce fut une période très douloureuse pour moi. Je me souviens d'avoir vu un jour un turc qui mangeait une pomme. Chaque fois qu'il croquait dedans j'avais mal et j'espérais sans cesse qu'il la jette, afin de la ramasser. J'ai vraiment passé des jours entiers sans pouvoir manger un seul morceau d'ordure.

Encore maintenant je me demande comment jai pu résister sans rien demander.

Un soir Omar est venu m'informer que nous partions tous les deux faire une vendange. J'étais très content; j'allais pouvoir manger du raisin à volonté. J'attendais l'heure de départ avec impatience. Lorsque l'heure fut venue nous avons équipé les ânes en leur mettant des paniers sur le dos et nous nous sommes dirigés vers la vigne.

Omar était un brave homme. Il voulait mon bien; mais que faire quand on est soi-même dans la misère? Il me recommanda de faire attention à moi et surtout de ne pas trop manger de raisin, sinon je serais malade.

Arrivé dans les vignes, j'ai commencé à couper les grappes de raisin et à les mettre dans mon panier. Lorsque j'ai vu qu'Omar commençait à en manger, j'ai fait la même chose. J'ignore le nombre de grappes que j'ai mangées; en tout cas j'étais rassasié. Après avoir empli tous nos paniers, nous les avons chargés sur le dos des ânes et sommes retournés à la ville. Sur la route du retour nous avons rencontré des turcs de Kaïseri. Un de ceux-ci a vu que je boitais beaucoup. Il a voulu savoir pourquoi. Omar lui a répondu que j' étais arménien et qu'il me gardait parce qu'il avait besoin de moi. L'homme de Kaïseri a voulu m'acheter. Omar lui a demandé deux livres turques; mais l'homme a trouvé que je ne valais pas cette somme.

L'hiver est arrivé avec toutes ses misères. Il faisait très froid et je n'avais rien pour me vêtir. Pas de feu, pas de pain, les pieds nus, à peine vêtu je ne savais pas ce que j'allais devenir. L'impitoyable Aïcha-Hanem m'envoyait en plein froid chercher de l'eau à la fontaine. J'étais contraint d'y aller et souvent je devais faire la queue; je n'étais pas le seul à venir prendre de l'eau.

Pour activer la circulation de mon sang, je faisais comme les poules, je soulevais mes pieds l'un après l'autre et les secouais. Mes pauvres pieds nus collaient sur la terre gelée. A chaque fois j'avais terriblement froid, je tremblais de la tête aux pieds. Sitôt que je rentrais à la maison je me précipitais à l'écurie et j'enfonçais mes pieds et mes mains dans la bouse de mes ânes pour me réchauffer. Dans ce pays le froid est terrible.

Malgré toutes ces misères — Dieu soit béni — je n'ai jamais été malade. Je ne sais pas pourquoi, mais un jour j'ai décidé de sortir dans les rues. Une dame m'observait par sa fenêtre. Elle m'appela et me demanda qui j'étais; m'enveloppa les pieds dans des chiffons, puis me donna du pain. Entre temps elle m'avait aussi donné une paire de sabots.

Brave femme elle m'a dit de retourner chez moi. Mais au lieu de lui obéir, j'ai continué à marcher dans les rues en mangeant mon morceau de pain. La nuit était tombée; aucune lumière dans les rues... j'étais complètement perdu. A la fin j'ai aperçu une maison à moitié détruite dans laquelle j'ai trouvé un trou bien abrité. Je m'y suis installé et j'ai dormi.

Dans mon sommeil j 'entendais un drôle de bruit près de moi. J'ai ouvert les yeux et vu un chien qui grognait près de moi. Certainement j'avais dû prendre son trou. J'étais mort de peur; je ne bougeais pas du tout. Le chien se précipita dans le trou. Je crus qu'il allait me dévorer. Il me montrait les crocs. Enfin il s' est couché à côté de moi. Le brave chien ne m'a pas fait de mal et nous nous réchauffions mutuellement. Nous avons passé la nuit ensemble. Au matin il est parti.

A mon tour je suis parti. J'errais toujours dans les rues. J'avais faim. J 'ai trouvé des feuilles de chou. Le quartier me plaisait et je ne voulais pas retourner chez Omar.

J'ai passé ma deuxième soirée avec le chien. C'est moi qui arrivai le premier. Comme la veille, je me suis glissé dans le trou. Lorsqu'il arriva, il regarda; ne grogna pas et entra simplement dans le trou à mes côtés. Nous nous serrions l'un contre l'autre, de la sorte nous avions bien chaud.

Cette amitié a duré tout l'hiver. Le soir, chaque fois qu'il rentrait dans notre trou, il me léchait la figure et moi j'enveloppais son cou avec mes bras. Nous étions devenus de vrais amis.

Peu à peu la neige a disparu. Le printemps est arrivé. Je suis allé revoir mon ancien quartier. Rien n'avait changé; c'était la misère noire.

Un coiffeur albanais m'observait depuis un certain temps. Un jour que je passais devant son magasin, il me fit entrer.

— Veux-tu que je coupe tes cheveux? me demanda-t-il.

— Je veux bien, Efendi, mais je n'ai pas d'argent.

— Je ne te demande rien. Je désire simplement te couper les cheveux, te les laver; ainsi tu seras plus propre.

En effet ce brave coiffeur, très gentiment tint sa promesse. J'étais plein de poux. Il a lavé soigneusement ma tête. L'albanais avait vu ma cicatrice. Il me demanda qui m'avait fait cela. Sans réfléchir j'ai répondu : « les turcs ». J'ai eu très peur de ma réponse. Il me rassura tout de suite et me dit qu'il n'était pas turc et qu'il connaissait toute l'histoire des arméniens.

Ensuite il ajouta :

« Veux-tu que je te mette à l'orphelinat ? Là tu auras des habits, tu mangeras à ta faim et puis tu apprendras à lire et à écrire; bref tu seras tranquille. »

J'ai répondu oui à ce brave homme.

Il était content pour moi. Il me prit par les épaules et m'informa qu'un monsieur viendrait me prendre tout à l'heure pour me conduire à l'orphelinat turc. Il avait dû prévoir mon acquiescement, car il s'était déjà occupé de moi auprès du directeur. Lorsque le monsieur est venu me chercher j'étais encore dans le magasin de mon Albanais.

Ce monsieur était jeune et grand. Lui aussi avait l'air d'un brave homme. Il était natif d'Erzindjan, l'endroit où nous avions été massacrés.

Accompagné de ce monsieur je suis arrivé à l'orphelinat. C'est un vieux monsieur qui me reçut; aussitôt il m'emmena dans une salle de bains. Je fus lavé, habillé avec l'uniforme de l'orphelinat. Ensuite on m'a conduit au bureau du directeur. J'ai retrouvé mon accompagnateur avec le directeur.

Le directeur me donna quelques conseils et m'interdit formellement de révéler à qui que ce soit mes origines. Le directeur et le monsieur ont décidé d'un commun accord de me donner un nouveau nom; dorénavant je m'appelais Ibrahim-Oghlou-Mouhamed, j'avais huit ans et je portais le numéro 35.

Ainsi tout était terminé pour moi, j'étais un des élèves de l'orphelinat turc.

Nous mangions deux fois par jour : le matin à dix heures, l'après-midi vers dix-sept heures. En général le repas se composait de haricots, de pois chiches ou de lentilles, parfois le soir une soupe. Moi personnellement, j'étais content; mes camarades, eux, en auraient voulu plus.

Depuis bien longtemps je n'avais couché sur un vrai lit. J'avais une vie bien tranquille. Je m'appliquais de mon mieux aux études. Tout allait bien... jusqu'au jour où je suis tombé malade si gravement qu'il fallut m'hospitaliser.

Le médecin était formel : j'avais une vie trop douillette en proportion des précédents mois et mon organisme ne l'acceptait pas. Le médecin demanda que l'on me couche sur un lit très dur. Peu à peu, il me réhabituerait au confort.

J'ai eu beaucoup de fièvre à l'hopital. Ma peau s'est entièrement renouvelée telle la peau d'un serpent. Mes cheveux, mes sourcils et mes cils sont également tombés. Après plusieurs mois de soins j'ai finalement guéri. Avec la permission du docteur je suis retourné à l'orphelinat.

Omar apprit plus tard que j'étais dans un orphelinat, il fut content pour moi, mais il m'annonça que bientôt il devait retourner dans son pays ; il voulait que je reparte avec lui. Il devait me le faire savoir par une tierce personne. A l'orphelinat, à part des turcs il y avait quelques kurdes.

Lorsque je fus bien guéri, je m'appliquai encore de toutes mes forces pour bien faire mon travail scolaire à tel point que quelquefois l'instituteur me prenait comme modèle.

Dans la ville d'Evereg se trouve un quartier arménien du nom de Fenese. Souvent j'ai désiré m'y rendre, mais la crainte et la méfiance me retenaient.

Chaque fois que j'avais une permission de sortie j'allais chez mon ami le coiffeur, l'Albanais. Il m'aimait bien, j'avais toujours une petite surprise qui m'attendait.

Un jour, la tentation étant trop forte je lui ai demandé si je pouvais aller jusqu'à Fenese. Il me répondit que oui mais que de toute façon le quartier était vide d'arméniens.

Ce jour-là je n'avais plus le temps d'aller dans ce quartier, mais à la première permission je n'ai pu résister à la tentation. En effet il n'y avait que des turcs et des kurdes, quelques boutiques par-ci par-là. Parmi ces boutiques je vis une échoppe marquée en turc « cordonnier » (eskidji). Je me suis approché de cette boutique ; le propriétaire avait le type arménien ; quelque chose en moi me disait : « Vas-y, c'est un arménien ».

Chaque fois que j'allais à Fenese, je m'arrêtais devant sa boutique ; à cause de mon uniforme je n'osais pas entrer chez lui et encore moins lui dire que moi aussi j'étais un arménien.

Un jour, n'y tenant plus, j'ai demandé au surveillant la permission de sortir et j'y suis allé directement. Je suis entré en saluant, lui me demanda :

—  Que veux-tu petit monsieur ?

—  Je veux te parler.

—  Que veux-tu me dire ?

—  Es-tu un arménien ?

—  Oui, j'étais un arménien, me répondit-il.

Alors je lui dis que moi aussi j'étais un arménien, que je portais le nom de Khoren. Sur ce, il ouvrit grand les yeux et regarda autour de nous si personne n'avait entendu notre dialogue.

Immédiatement il ferma la porte de sa boutique. Au début j'ai eu peur, mais il pleurait ainsi que moi. Il essuya mes larmes, gardant mes mains dans les siennes, il me parlait sans s'arrêter. Que me disait-il ? je n'en sais plus rien. Tout ce que je me rappelle c'est que nous pleurions tous les deux. Le pauvre ne savait plus que faire pour me faire plaisir.

Nous avons parlé entre nous en turc car maintenant j'avais du mal à m'exprimer en arménien. Il me disait :

« Après la guerre je ne te laisserai pas à l'orphelinat, je te prendrai avec moi et nous partirons ensemble, à Adana. »

Mon heure de liberté s'achevait et je devais retourner à l'orphelinat. Il m'accompagna jusqu'au bout mais nous avions chacun notre trottoir et pas le droit de nous parler.

Plusieurs fois j'ai revu mon cordonnier, mais une fois de plus je ne me souviens pas de son nom.

Le directeur avait une raison pour ne pas accorder souvent des permissions. En effet certains élèves profitaient de ces quelques heures de liberté pour voler les commerçants. A cause d'eux nous étions tous consignés.

Entre temps Omar m'a fait connaître le jour de leur départ. Il retournait à Erzingan, il voulait absolument m'emmener avec lui.

J'ai réfléchi longtemps à ce sujet. Je me rappelais la longue route, le danger continuel qui m'entourait, la famine, en somme mon esclavage. De plus, il n'était pas exclu que je rencontre encore une fois Atam. Je me suis dit « non, je ne retournerai pas avec lui, je veux rester à l'orphelinat », et je suis resté.

Deux jours plus tard j'ai appris que tous les réfugiés avaient quitté Evereg, Omar et sa famille compris. J'étais très content de leur départ. J'avais fait des amis parmi les élèves, je voulais étudier et m'instruire le plus possible ; de toute façon personne ne m'attendait là-bas.

Après la décision de la municipalité l'orphelinat fut transféré à Kaiseri. Comme école nous avons eu une église arménienne catholique ; là se trouvaient déjà d'autres orphelins. L'église était complètement vide mais en bon état. Nous avons été logés dans les bâtiments annexes genre presbytère.

Cet ensemble comportait une immense cour toutes portes ouvertes, personne n'osait y entrer de peur de se faire punir. Nous n'étions pas encore entrés dans l'église. Un jour de pluie je n'ai pu résister à la tentation ; elle était grande, superbe, c'était vraiment une église magnifique.

Dans ma classe il y avait deux frères arméniens, eux aussi étaient contents de leur sort.

Il y avait aussi des arméniens parmi le personnel de l'orphelinat, un cuisinier et des femmes. Toujours méfiant, je ne voulais pas dire que j'étais un arménien. Ici il y avait un peu plus d'ordre qu'à Evereg. Les instituteurs nous parlaient de choses très intéressantes, l'ambiance était bonne. Après quelques mois d'étude je suis monté d'une classe, j'étais maintenant avec des élèves beaucoup plus âgés que moi.

J'avais toujours dans ma classe les deux frères arméniens et en plus un ami turc, celui-là était d'Erzeroum, ville non loin de l'endroit de ma naissance. Son nom était Tefik. Plus tard il fit ses études à Constantinople à l'école militaire où je l'ai rencontré en 1922.

En outre j'avais fait la connaissance à l'orphelinat d'une dame turque de mon pays. Elle m'aimait beaucoup, me soignait et me dorlotait. Souvent avec la permission du directeur je dormais avec elle dans son lit. Elle était parfaitement au courant des malheurs arméniens. Une fois par semaine nous avions le droit d'aller au bain turc ; nous les petits nous avions des femmes avec nous. Ces femmes nous lavaient et nous habillaient. Parmi celles-ci se trouvait une femme qui voulait absolument me laver et m'habiller.

Elle avait un défaut : elle tenait à savoir qui j'étais, d'où je venais et surtout pourquoi j'avais tant de cicatrices.

Je ne lui ai jamais dit la vérité.

Une deuxième fois l'orphelinat a été transféré de l'église arménienne à un autre bâtiment dans la même ville. C'était une autre école, plus petite et moins belle que la précédente.

Une rumeur circulait : les arméniens d'Europe voulaient récupérer leurs églises. J'écoutais ces rumeurs de toute mon attention, sans attirer les regards sur moi. Finalement j'appris qu'un prêtre arménien venant de Vienne était arrivé à Kaiseri et qu'il avait l'intention de reprendre l'église qu'il avait occupée auparavant.

A cette bonne nouvelle mon cœur s'est profondément réjoui, j'étais heureux.

Depuis de longs mois je me trouvais à l'orphelinat, et c'est à ce moment-là seulement que je sus que la sous-directrice de l'établissement était elle-même une arménienne ainsi que son mari l'économe.

Par la suite j'eus connaissance de toutes les bonnes actions de cette brave et courageuse femme. Certains jours elle restait absente ou du moins invisible, personne parmi les élèves n'en connaissait la raison.

En cette même période, les deux frères arméniens, le cuisinier et les autres femmes disparurent. Il se passait quelque chose que je ne comprenais pas.

Mon instituteur n'a pu cacher plus longtemps ses sentiments, et un jour, au milieu de la classe, devant tous mes camarades il dit :

« J'avais trois élèves qui me donnaient satisfaction dans leur travail, deux sont partis, le troisième voudrait partir. »

II écrivit à ces compatriotes plusieurs lettres, soi-disant pour les informer que la direction n'acceptait pas leur départ.

Le troisième c'était moi. Je ne comprenais pas le sens de ses réflexions, il n'y avait jamais eu de lettre à mon sujet. Devant mes camarades il m'insulta, me traita de fils de chien (Kélp-Oghlu en turc).

C'est ce jour-là seulement que mes camarades ont su que j'étais arménien. Ils ne me quittaient pas du regard, c'était une surprise pour eux. A la sortie de la classe je me suis retrouvé au milieu de tous les camarades qui m'entouraient, nous marchions dans la cour.

Je pouvais devenir turc, il me suffisait de faire quelques démarches, à la mairie en particulier. Mais pourquoi ? pour quelle raison ?

Je n'avais rien fait de mal ni écrit à qui que ce soit, j'ignorais le sort qui m'était réservé.

Le lendemain matin après le petit déjeuner, je fus appelé auprès du directeur ; il m'annonça officiellement mon départ chez les arméniens.

Immédiatement on m'a ôté l'uniforme et je me suis retrouvé revêtu d'une petite blouse couleur bordeaux, et l'on m'a conduit chez le concierge de l'orphelinat.

Je ne savais plus pleurer, mais pourtant à ce moment-là mes larmes ont coulé. La dame turque qui m'aimait tant pleurait aussi. De la conciergerie j'ai vu entrer à l'orphelinat la sous-directrice, son mari et la dame qui me lavait aux bains turcs. Soudain à leur vue je compris que les arméniens eux-mêmes avaient combiné des accusations contre moi, pour me libérer.

La sous-directrice et ses compagnons sont venus me voir chez le concierge et m'ont dit :

« Viens avec nous, nous allons partir d'ici ; n'aie pas peur, tout est fini, il n'y aura plus de massacre, nous sommes libres. »

Je lui ai demandé son nom, elle s'appelait Madame Anahide. Il faut préciser que c'est la sous-directrice qui avait pris la parole.

Je lui ai demandé :

— Où m'emmènes-tu comme cela ?

— Chez les arméniens. Nous avons aussi un orphelinat. Tu seras avec les autres arméniens et libre !


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